Le petit fourneau est bien allumé ce soir, et la vapeur du thé se mélange à la poussière de la rue. On est assis sur des bancs en bois, à l’ombre d’un neem, alors que la radio crachote les dernières nouvelles. Quand le présentateur annonce que le Tchad s'apprête à envoyer 1 500 soldats en Haïti pour mater les gangs, le silence tombe d’un coup. Puis, Vieux Bakary pose son verre vide et lâche une petite phrase qui fait mouche : « Donc, on connaît le chemin de l’aéroport pour Port-au-Prince, mais on a oublié la route du Sahel et de l'Est du Congo ? »
C’est là que le débat s’enflamme. Le sujet n’est plus seulement militaire, il devient une question de cœur et de logique. Est-ce une diplomatie de prestige ou un oubli des priorités de la maison ?
Pour bien comprendre, il faut regarder la carte. Le Tchad est lui-même dans une zone de turbulences, avec des défis sécuritaires internes et des voisins en feu. Pourtant, le voilà qui s'engage dans une mission internationale en Haïti, cette "perle des Antilles" qui partage notre sang mais qui se trouve à des milliers de kilomètres. Pendant ce temps, le Sahel tremble sous les attaques et la République Démocratique du Congo (RDC) cherche désespérément des bras pour stabiliser ses provinces de l'Est.
Autour du thé, les avis sont tranchés. Pour certains jeunes du quartier, c'est une fierté : « Le Tchad montre qu'il est une puissance militaire capable d'aider le monde entier. » Mais pour la majorité, l’incompréhension domine. On entend dire que c’est une affaire de gros sous et de diplomatie avec les grandes puissances occidentales. « C'est pour plaire aux Blancs qu'on envoie nos petits frères là-bas, alors que nos voisins de l'AES (Mali, Burkina, Niger) se battent seuls contre les terroristes », peste un étudiant en fin de cycle.
Il y a plusieurs façons de lire ce déploiement. Certains y voient une stratégie de reconnaissance internationale : en devenant le "gendarme" utile pour l'ONU ou les États-Unis, le Tchad renforce sa position sur la scène mondiale. D'autres y voient une forme de solidarité panafricaine élargie à la diaspora, car Haïti, c’est aussi l’Afrique. Mais la lecture la plus amère reste celle de la "politique du ventre" diplomatique : partir loin là où le financement est garanti, plutôt que de rester dans la boue des conflits voisins où les moyens manquent.
Cette situation pose une question de fond sur notre unité. Si nos armées, réputées braves et expérimentées, préfèrent les missions lointaines aux incendies qui brûlent le jardin du voisin, que reste-t-il de l'idéal africain ? La sécurité semble devenir un produit d'exportation alors que le marché local est en pénurie. Cela donne l'impression que la solidarité entre frères du continent passe après les accords de coopération internationale.
Comme on dit chez nous : « On ne peut pas courir pour éteindre le feu chez le voisin de l'autre quartier quand notre propre cuisine est pleine de fumée. »
Alors, à la fin de la troisième tournée de thé, on se demande : est-ce que le soldat tchadien se sentira plus utile dans les rues de Port-au-Prince que dans les savanes du Sahel ou les forêts du Kivu ? L’avenir nous dira si ce voyage est un acte de grandeur ou un simple détour loin des vrais problèmes de la famille.


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