Le soleil décline doucement sur le quartier, mais la chaleur, elle, refuse de partir. Assis sur des bancs de fortune, on regarde Moussa qui s’active. Il rince les verres, fait mousser le thé vert avec une précision de chimiste. Entre deux bruits de tasses, les discussions s’enflamment. Aujourd’hui, on ne parle pas de football, ni du prix du sac de riz. On parle de ce qui sort de nos bouches et de comment on le pose sur le papier. Un vieux, le bonnet de travers, pointe du doigt un journal : « Pourquoi chacun veut son petit alphabet dans son coin ? »
C’est là que le débat s’installe, entre une gorgée amère et une autre sucrée. On se demande si la multiplication des écritures en Guinée est une richesse ou si l'on est en train de se disperser pour rien. Est-ce un besoin réel d’identité ou une occasion manquée de s’unir derrière un outil qui a déjà fait ses preuves ? Unité linguistique ou émiettement identitaire : vers quoi nous dirigeons-nous ?
Le décor est connu de tous. En 1949, le savant Solomana Kanté, fatigué d’entendre que les langues africaines n’avaient pas d’écriture propre, a donné naissance au N’ko. Ce n’est pas juste un alphabet pour une ethnie, c’est un système phonétique puissant, capable de saisir chaque vibration, chaque accent de nos terroirs. Pourtant, à côté, on voit fleurir l'Adlam chez nos frères Peuls ou le Korésebely chez les Soussous. Chacun cherche sa propre voie graphique dans la grande forêt des signes.
Au grin, les avis sont tranchés. Pour certains, c’est clair : « C’est comme si chaque quartier de Conakry voulait sa propre monnaie », s’exclame un jeune étudiant. Pour eux, le N’ko est déjà la solution prête à l’emploi. C’est un script "tout-terrain" qui peut habiller le Pular, le Soussou ou le Guerzé aussi bien que le Maninka. Dans la rue, on entend souvent dire que si les Européens utilisent tous le latin sans que les Allemands ou les Français ne se sentent diminués, pourquoi ne ferions-nous pas de même avec l'invention de Kanté ?
Si l'on analyse bien les lectures qui s'affrontent, on comprend que derrière l’alphabet se cache souvent la peur de perdre son identité. Créer son propre alphabet, c'est comme planter son propre drapeau. Pour certains, adopter le N'ko, c'est avoir l'impression de "rentrer chez le voisin". Mais pour d'autres, c'est une lecture purement technique : le N'ko est un outil scientifique, une technologie de l'esprit qui appartient à l'Afrique entière. C'est le pont que nous attendions pour ne plus dépendre des écritures étrangères.
Pourtant, cette multiplication de systèmes risque de nous fatiguer. Si nos enfants doivent apprendre un alphabet différent chaque fois qu’ils changent de région, on risque de construire une tour de Babel de papier. La force d’une écriture réside dans sa capacité à faire circuler les idées entre le plus grand nombre. En se fragmentant, on fragilise la portée de nos savoirs locaux face au rouleau compresseur des langues internationales.
Comme on dit chez nous : « Si chacun tire la couverture de son côté, c’est le froid qui gagne la maison. »
Alors que le deuxième service de thé arrive, plus doux et plus apaisant, une question reste suspendue dans la fumée : saurons-nous voir dans le N’ko non pas l’écriture d’un groupe, mais le patrimoine commun d’une nation qui cherche enfin à s’écrire elle-même ? Ou préférerons-nous la fierté de nos propres signes au risque de rester illisibles les uns pour les autres ?


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