L’adoption officielle des écritures N’ko et Adlam par l’État guinéen continue de susciter des réactions et des analyses dans l’espace public. Pour Zenab Bangoura, ce choix s’inscrit dans une logique de réparation historique face à un retard longtemps observé dans la reconnaissance des systèmes d’écriture africains.

Dans une tribune publiée sur sa page Facebook, elle explique les raisons qui, selon elle, ont guidé cette décision, tout en soulignant que d’autres écritures pourraient également être prises en compte si elles remplissent certains critères techniques et scientifiques.

A mes parents Soussou.

Je vous parle en fille, petite-fille et arrière-petite-fille soussou.

Je suis Soussou 100%.
Mon père est Soussou.
Mon grand-père est Soussou.
Mon arrière-grand-père est Soussou. Sans métissage.

La plus grande bénédiction que Allah et mes chers parents biologiques m’ont décrétée, c’est de naître Soussou, et j’en suis fière à plus d’un titre.

Je connais notre histoire.
Je sais que notre communauté est faite de 14 groupes linguistiques qui vivent ensemble depuis des siècles en Basse-Guinée.
Je connais la fierté qui est la nôtre.

C’est pour cela que je m’exprime d’une manière particulière sur ce sujet sensible. Ici, je ne dirai que ce que je crois, et cela n’engage que moi.

Depuis le Décret D/2026/0122/PRG/SGG du 17 avril 2026, j’entends la colère de certains de nos parents :

« On nous oublie.
On nous méprise.
On met les autres devant. »

Certains s’en servent même pour se moquer de nous.

C’est vrai que c’est frustrant. Mais en se basant sur ces moqueries issues parfois de personnes en perte de repères, on risque de tomber encore plus bas.

Je vous écris pour apaiser les cœurs.
Pas pour imposer.
Pas pour vexer.
Juste pour expliquer ce que je comprends, en tant que fille de cette communauté.


LE SOUSSOU N’EST PAS OUBLIÉ. IL EST DANS LE DÉCRET.

Le texte dit noir sur blanc :

« Les messages du chef de l’État pourraient bientôt s’afficher en soussou écrit en latin. »

Notre langue est citée.
Notre place est reconnue.
Personne ne nous a effacés.


QU’EST-CE QUE LE SOUSSOU LATIN ?

C’est notre langue de tous les jours, écrite avec l’alphabet A, B, C que nous connaissons tous.

En 1988, des linguistes et l’État ont ajouté quatre lettres pour mieux représenter nos sons propres.

Cet alphabet est enseigné.
Il est utilisé dans nos familles.
Il existe dans des livres.
Il est légitime.


POURQUOI PARLE-T-ON DE N’KO ET ADLAM AVANT NOUS ?

Ce n’est pas parce qu’on nous aime moins.
C’est parce qu’il existe une logique scientifique et internationale.

N’ko a été créée en 1949 par Solomana Kanté pour le malinké.
Adlam a été créée en 1989 par les frères Barry pour le pular.

Trois raisons principales expliquent leur reconnaissance :

1. Un corpus écrit solide
N’ko et Adlam disposent de milliers de documents, livres, traductions et usages réels depuis des décennies. L’UNESCO exige un corpus écrit conséquent pour reconnaissance.

2. Une existence numérique officielle
N’ko est codée Unicode depuis 2006.
Adlam depuis 2016.
Sans Unicode, une écriture n’existe pas pleinement dans le monde numérique.

3. Une correction historique
Pendant des décennies, ces écritures n’avaient pas été intégrées officiellement dans les politiques de l’État. Le décret vient combler ce retard.


LE SOUSSOU DANS CE CONTEXTE

Le soussou n’est pas dans la même situation.

Il est déjà écrit en alphabet latin depuis des décennies : alphabétisation, radio rurale, campagnes de santé, communication publique.

Nous ne partons pas de zéro.
Nous partons d’un système déjà fonctionnel.


KORESEBELI : NOTRE PROCHAIN COMBAT

Beaucoup parlent de Koresebeli, écriture créée par N’Karamohô Mohamed Bentoura Bangoura pour la communauté soussou.

Je le dis clairement : Koresebeli est la suite logique.

Mais pour être reconnue officiellement, une écriture doit répondre à des critères :

  • Une grammaire stabilisée et validée
  • Au moins 100 ouvrages publiés
  • Un code Unicode officiel
  • Une adoption réelle dans les écoles pendant plusieurs années

N’ko a mis 57 ans.
Adlam 27 ans.

Cela signifie une chose simple : rien n’est bloqué, mais tout doit être construit.

Au lieu de nous opposer aux autres écritures, construisons la nôtre.


UNE VISION COMMUNE

Je ne veux vexer personne, ni malinké, ni peul, ni kpèlè, ni kissi. Nous sommes tous enfants de Guinée.

Le français reste notre langue de travail internationale.
Nos langues nationales sont là pour parler entre nous, pour nous-mêmes.

Le décret ne hiérarchise pas les peuples.
Il applique une logique de reconnaissance scientifique et historique.


NOTRE FORCE SOUSSOU

Notre force réside dans notre héritage des 14 groupes linguistiques de Basse-Guinée, fondé sur la paix, la générosité, le partage et l’hospitalité.

C’est cela notre identité profonde.


CONCLUSION

L’État n’a pas choisi entre ses composantes.
Il a appliqué une règle.

Ce qui est mûr est institutionnalisé.

Le soussou latin est déjà fonctionnel.
Koresebeli sera une construction future.

Notre place n’est pas à prendre.
Elle est à construire.

Et elle est grande.

Que Dieu bénisse la Guinée.