Kankan, Siguiri, Kindia – En Guinée,
le thé ne se boit pas seulement : il se vit. Dans les quartiers, les ateliers
ou les campus, il rythme les journées et structure les relations sociales. À
l’occasion de la Journée internationale du thé, plusieurs habitants livrent des
témoignages bruts, parfois contradictoires, révélant l’ampleur de cette
pratique ancrée dans les habitudes.

À Kankan, Mamoudou Traoré, dit « Dicko drap »,
évoque sans détour les ambivalences de cette consommation. « Concernant
l’importance et les conséquences de la consommation du thé, il faut comprendre
que le thé présente les deux aspects », explique-t-il. S’il reconnaît
certains effets positifs, il insiste sur les dérives : « Si vous en buvez à
tout moment, cela peut provoquer de l’insomnie… cela fait perdre du temps
». Il décrit une dépendance progressive : « Certaines personnes disent
souvent : “Si je ne bois pas de thé, je ne peux rien faire” ».

Dans la même ville, le discours de Lanciné
Keïta tranche radicalement. Pour lui, le thé est une alternative aux
comportements à risque. « Je ne fume pas de cigarettes et je ne consomme
aucun stupéfiant… Ma seule “dose”, c’est le thé », affirme-t-il. Il
revendique même une forme d’attachement total : « Le thé est ma seule
boisson, du réveil jusqu’au coucher ». Plus encore, il en fait un pilier
social : « Le thé est le cœur de la convivialité et du “grin” : sans lui,
les discussions se vident et les gens se dispersent ».

Cette centralité sociale est également
soulignée par Adama Kourouma, qui insiste sur l’effet d’entraînement collectif.
« Beaucoup de personnes boivent du thé sans connaître son importance… même
si tu n’aimes pas ça au début, tu finis par aimer », explique-t-il.
Toutefois, il met en garde contre certaines croyances : « Concernant le fait
que le thé guérirait l’onchocercose… ce sont des paroles de vieillards ».
Pour lui, l’expérience individuelle reste déterminante : « En tout cas, en
ce qui me concerne, le thé ne me fait aucun mal ».
À Siguiri, le thé est perçu avant tout comme
un outil de travail. Salou Doumbouya, maître tailleur, décrit ses effets
stimulants : « Dès que la somnolence arrive, je bois du thé, le sommeil
disparaît automatiquement et je peux continuer mon travail ». Il lui
attribue également des vertus physiques : « Le thé donne envie de manger…
cela aide à bannir les petites maladies ». Mais il pointe un risque précis
: « La seule conséquence négative… c’est quand on y met trop de sucre ».

À Kindia, la jeunesse universitaire adopte une
lecture plus critique. Mohamed Keïta reconnaît d’abord son rôle social : « Il
permet aux jeunes de se donner la main… pour échanger des idées ». Mais il
alerte sur ses effets sur les études : « Si tu bois trop de thé, tu ne
pourras plus réviser les leçons… le cerveau a besoin de repos ». Il va plus
loin en dénonçant une dérive générationnelle : « La manière dont les anciens
utilisaient le thé, nous les jeunes d’aujourd’hui avons dévié de ce chemin
».

Au fil des témoignages, un constat s’impose :
le thé agit comme un miroir des dynamiques sociales guinéennes. À la
fois facteur de cohésion, substitut à d’autres addictions et soutien dans le
travail, il peut aussi devenir une habitude envahissante, voire contre-productive.

Dans un contexte où les espaces de dialogue
informels restent essentiels, notamment à travers les « grins », le thé
conserve une place centrale. Mais son omniprésence, notamment chez les jeunes,
pose désormais la question de l’équilibre entre tradition, santé et
productivité.
Entre rituel culturel et dépendance
silencieuse, le thé en Guinée continue de susciter autant d’adhésion que
d’interrogations.


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